Prix Gilles-Corbeil
Lisette Lapointe honore Victor-Lévy Beaulieu à l’Assemblée nationale

Québec, le mardi 15 novembre 2011 – La députée de Crémazie, madame Lisette Lapointe,
remettra demain, le 16 novembre, la médaille de l’Assemblée nationale à monsieur
Victor-Lévy Beaulieu pour souligner son œuvre littéraire magistrale qui a été récompensée la
semaine dernière du prestigieux prix Gilles-Corbeil 2011, de La Fondation Émile-Nelligan.

« C’est un honneur pour moi de rendre hommage à un grand Québécois et immense
écrivain, a déclaré madame Lapointe. Essayiste, romancier, journaliste, éditeur, dramaturge,
professeur et poète, son œuvre a profondément marqué le Québec. Comme l’a si justement
souligné Lise Bissonnette, présidente du jury 2011, dans son allocution : "Il n’y a jamais eu,
au Québec, de projet d’écriture plus immense que celui de Victor-Lévy Beaulieu, et même le
géant prix littéraire Gilles-Corbeil, que nous lui décernons aujourd’hui, ne pourra en exprimer
que des bribes." »

La médaille de l’Assemblée nationale sera remise à monsieur Victor-Lévy Beaulieu par
madame Lisette Lapointe à la bibliothèque de l’Assemblée nationale vers 11h30. Monsieur
Beaulieu prendra alors la parole en présence de sa fille Mélanie et de plusieurs auteurs et
proches collaborateurs. Madame Marie-Andrée Beaudet, vice-présidente de la Fondation
Émile-Nelligan, et Monsieur André Morin, éditeur adjoint aux Éditions Trois-Pistoles, seront
présents, ainsi que les auteurs Isabelle Vinet, Alain Boucher, Bernard Vachon, Érika Soucy,
Chantale Soucy et Rémi Guertin. Les députés indépendants Louise Beaudoin, Jean-Martin
Aussant et Pierre Curzi prendront part à l’événement. Une motion sera également présentée
en chambre par le député de Borduas alors que monsieur Victor-Lévy Beaulieu sera dans les
tribunes.



Source : Catherine Berbery
Attachée politique de
Madame Lisette Lapointe, députée de Crémazie
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L’indépendance: notre seul avenir
par Victor-Lévy Beaulieu
On pourra désormais dire de moi que je suis un chien perdu sans collier mais avec médaille. Si j’ai accepté d’être ainsi honoré par l’Assemblée nationale du Québec, c’est évidemment par respect pour Madame Lisette Lapointe, députée indépendantiste et indépendante de Crémazie, pour Madame Louise Beaudoin, M. Pierre Curzi et M. Jean-Martin Aussant qui ont démontré, en démissionnant du Parti québécois, qu’ils mettaient les intérêts supérieurs de la nation au-dessus de toute partisannerie électoraliste. Ils ont démontré également que l’idée d’indépendance est d’abord une passion et que toute passion ne doit s’accommoder d’aucun compromis. Ils ont ainsi entériné ce mot de Samuel Butler qui a dit : « Pas de nationalité sans littérature et pas de littérature sans nationalité. »
J’admire le courage qui est le leur, car il est le courage de notre être identitaire, qui est profondément enraciné, autant dans la terre que dans le ciel québécois. Les premiers députés qui ont siégé au Parlement, dois-je le rappeler, ont dû eux aussi faire preuve de beaucoup de courage, ne serait-ce que pour faire de la langue française, après de durs débats, la langue d’usage de ce qu’on appelait alors l’Assemblée législative. Cet entêtement a permis à Jean-Antoine Panet d’être élu orateur de la Chambre malgré le fait qu’il était unilingue français dans une assemblée que les Anglophones dominaient. Sans cet entêtement, le Québec serait-il aujourd’hui une société dont la langue officielle est le français? Et sans l’entêtement de Louis-Joseph Papineau, qui succéda à

Jean-Antoine Panet, l’idée d’indépendance serait-elle encore cette utopie qu’il faut réaliser si nous ne voulons pas disparaître dans les débris de l’histoire des autres?
Le visionnaire Nicolas Ledoux a dit : « Il ne faut pas désespérer, car le chaos progresse. » Et le chaos progresse d’autant mieux quand on dit oui à la vie, à soi-même et aux autres, à l’intelligence et à l’émotion, à la raison et à la passion. Quand nous mettrons enfin tout cela dans la grande marmite de notre utopie, n’ayez aucune inquiétude : l’indépendance se fera, l’utopie d’un monde tout à fait nôtre se réalisera : nos mots chanteront et danseront, portés par ce courage, par cette vaillance et par cet acharnement qui sont le prix de la liberté!
Je m’en voudrais de terminer ce petit mot sans rappeler que l’Assemblée nationale du Québec n’a toujours pas réparé l’énorme injustice qu’elle a faite au parlementaire M. Yves Michaud en adoptant à l’unanimité, et sans même la discuter, une motion de blâme à son endroit, ce qui est inadmissible dans une institution dont le devoir « est de soutenir dans toute occasion l’honneur et la dignité de la Chambre, les droits et les privilèges du peuple ». Cet honneur et cette dignité, l’Assemblée nationale l’a perdu en condamnant l’un de ses parlementaires injustement : on agit injustement quand on condamne quelqu’un sans même prendre le temps de lire les propos qu’on lui reproche!
Il m’apparaît donc urgent que tous les parlementaires de notre Assemblée nationale réparent l’outrage sans précédent fait par-devers M. Yves Michaud qui a droit, beaucoup plus que plusieurs d’entre nous, à sa dignité et à son honneur.

Victor-Lévy Beaulieu, mercredi le 23 novembre
À l’occasion de la remise de la Médaille de l’Assemblée nationale du Québec

1 418 851 8888 vlb2000@bellnet.ca

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VLB – Prix Gilles-Corbeil 2011
par Lise Bissonnette, présidente du jury

Au moment d’entreprendre la réédition de ses Œuvres complètes, Victor-Lévy Beaulieu fixa le tirage à 666 exemplaires parce que tel était, selon lui, le nombre de vrais lecteurs ou acquéreurs sur lesquels il pouvait compter au Québec. À une journaliste de Rivière-du-Loup, il confiait en avril dernier son désir de préparer un ouvrage sur Nietszche, qui s’intitulerait aussi 666, sans toutefois en donner la raison. À tourner ainsi autour du « nombre du Diable » ou du « chiffre de la bête » selon l’Apocalypse, où cherche-t-il à nous mener? Vers l’embrasement hallucinatoire où Abel Beauchemin est pourchassé dans ses deux derniers romans? Ou vers l’apaisement originel dont nous berce, dans un autre ouvrage récent, la compagnie des animaux? Ne cherchons pas à croiser des indices sauf pour apercevoir, dans le lointain d’un écrivain que nous croyons pourtant notre proche, une volonté de mettre en mots les débuts les plus simples et les fins les plus effrayantes de notre monde. Il n’y a jamais eu, au Québec, de projet d’écriture plus immense que celui de Victor-Lévy Beaulieu et même le géant prix littéraire Gilles-Corbeil, que nous lui décernons aujourd’hui, ne pourra en exprimer que des bribes.
Qu’a voulu dire le jury en s’entendant tout naturellement sur le lauréat? Il fallait d’abord parler d’écriture. Derrière le flot d’anecdotes, d’images, de controverses, d’exaspérations ou d’admiration que suscite le monument appelé VLB, il y a d’abord et avant tout, depuis près de cinquante ans, un verbe qui creuse son lit, coulée d’une syntaxe à la fois exigeante et libre qui, à elle seule, peut faire battre en retraite les caporaux de la littérature industrielle qui présentent désormais le renoncement au style comme une sorte d’avant-garde. Des promenades dans le pays de son père aux errances dans les théâtres de l’absurde où s’enfonce l’Afrique d’aujourd’hui, Victor-Lévy Beaulieu est le maître des tonalités, nous enveloppe d’une poésie aux rondeurs classiques ou nous heurte d’une langue hachurée, calquée sur les traîtrises de notre temps. On n’y sent jamais la ciselure pas plus que la brutalité calculée des effets. Il puise tout simplement le mouvement emporté de sa pensée dans l’entièreté de la langue française, telle qu’elle fut et telle qu’elle devient.
Et si forte, si particulière qu’elle soit, cette écriture ne porte justement pas ombrage à sa pensée. Nous avons peu de doutes sur ses propos : la couleur sombre des perversités, le chant mordoré des villages faussement endormis, les intensités violentes de Montréal et surtout de Morial-Mort, la cruauté des puissants et leurs tueries de l’ombre, la maladie qui ronge et qui éveille, le pays du Québec emmuré vivant et de son plein gré. Ces lieux de l’esprit et de la terre surgissent dans les livres avec des noms d’hommes, de femmes, d’animaux qui ne laissent pas de doute sur ce que nous sommes, les anciens et les nouveaux, qui aiment l’écrivain sans pareil mais redoutent son regard sur nos ardeurs courtes et nos impasses longues. C’est ainsi que, chez Victor-Lévy Beaulieu, la littérature n’est pas une métaphore de vies imaginées, elle EST la vie.
D’où l’autre pan de son écriture, l’acharnement qu’il met à nous faire passer par le chas de ses lectures, en proposant des milliers de pages sur des écrivains qu’on croyait découverts – Hugo, Joyce, Melville, Tolstoï, Voltaire, Foucault, Ferron, Thériault, Kerouac, bientôt Nietszche. On pourrait presque évoquer un genre littéraire inventé par VLB, des œuvres entières non seulement lues et proposées à notre vénération, mais moulées dans des incarnations nouvelles, générées à Trois-Pistoles par un lecteur qui cultive leurs propos comme il cultive son potager, par élagage, hybridation, arrosage, compost d’où émerge une nouvelle vie pour des œuvres universelles qu’on aurait crues, tout de même, peu voisines des chèvres et des moutons d’un village du Bas-Saint-Laurent. Et pourtant elles le sont, voisines, et étroitement. Ceux qui préfèrent voir en Victor-Lévy Beaulieu un coloré écrivain du terroir, ceux qui sont terrifiés à l’idée de lui offrir un micro dans leurs décors de galas aseptisés, sont des ignorants et n’ont d’évidence rien compris aux téléromans que leurs cérémonies prétendaient honorer. Les amours, les secrets de famille, les froids et les chaleurs que traversent les bourgeois et les modestes le long du fleuve, dans les téléséries signées VLB, étaient de l’Irlande de Joyce, de l’Amérique de Melville, de la France de Foucault, du Grand Nord de Thériault, des errances de Kerouac, et du plus ombré de la Russie de Tolstoï ou de l’Allemagne de Nietszche. Les écrivains sont tous appelés à faire de leur espace un monde, ils ne sont qu’une poignée à y être arrivés. Victor-Lévy Beaulieu est de cette « race de monde ».
Nous avons donc voulu saluer un souffle mais nous voulions aussi dire notre reconnaissance à l’éditeur qui, la littérature étant la vie, n’a jamais cessé d’accueillir et de solliciter « les mots des autres » d’où qu’ils viennent. Poètes, essayistes, romanciers ont publié hier sous le sceau VLB, aujourd’hui sous celui des Éditions Trois-Pistoles, les plus belles qui soient, avec leur papier d’ivoire, leur reliure conçue pour l’éternité, leur typographie qui connaît encore les beaux noms des caractères et leur contribution essentielle à la lecture intelligente. Bon an mal an, Victor-Lévy Beaulieu nous propose une vingtaine d’ouvrages et il y met tant de soin que la réédition de ses œuvres complètes prend du retard, si je puis me permettre le reproche amical autorisé par mon appartenance aux 666 acquéreurs.
Ce faisant, il a souvent frôlé la ruine, inquiété ses créanciers, irrité les allergiques aux entreprises qui ne sont pas de capitalisme insignifiant. Son action est en partie mécénat et se rattache ainsi, tout naturellement, au nom de celui qui a créé et doté le prix Gilles-Corbeil que nous lui remettons ce soir sous les réflecteurs d’un lieu, la Grande Bibliothèque, qui l’abrite depuis longtemps et dont les valeurs sont les siennes. Une harmonie qui correspond à celle d’un jury, unanime et sans réserve, qui a considéré comme un privilège d’être le passeur de l’admiration que fait naître et renaître Victor Lévy Beaulieu, en tous ses âges.
Au nom de la fondation Émile-Nelligan et des membres du jury (indiquer les noms), je lui remets le Prix Gilles-Corbeil et le confie à votre présence affectueuse, dont je vous remercie.

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JE CRIE, J’ÉCRIS, JE DÉCRIS

PAR VICTOR-LÉVY BEAULIEU
Prix littéraire Gilles-Corbeil 2011

Je ne suis pas accoutumé à me retrouver devant l’une de mes grandes feuilles de notaire, mon stylo feutre à la main, pointé vers le ciel plutôt que vers le papier. C’est que je ne trouve pas quoi dire, surtout pas pourquoi, à l’âge de 14 ans, j’ai décidé que je serais écrivain. Peut-être est-ce au fond très simple : je n’ai pas eu à choisir, puisqu’on n’écrit pas par choix, mais parce qu’on n’a pas le choix.

Rien ne me destinait à l’écriture : je suis le sixième d’une famille de treize enfants, pour laquelle la simple survie exigeait tant de labeur que toute son énergie vitale y passait. Le seul livre de mon enfance dont j’ai gardé mémoire est la première édition des Poésies d’Émile Nelligan qui trônait, solitaire, sur le piano chez mes grands-parents paternels. Pourquoi cet ouvrage était-il là et pourquoi ma grand-mère mettait-elle entre les pages ces coupures de journaux dans lesquelles il était question du poète? Parce que la mère de Nelligan, née Hudon dit Beaulieu, était apparentée à notre famille et qu’on compatissait au chagrin qu’elle avait éprouvé quand on dut interner son fils. Seule ma grand-mère avait le droit de prendre et d’ouvrir l’ouvrage de Nelligan. L’a-t-elle lu? Je suis certain que non. Et pourquoi ne l’a-t-elle pas fait? Parce que c’est en écrivant que Nelligan était devenu fou et que cette maladie-là, comme tant d’autres, pouvait être contagieuse. Même sans lire ou écrire, certains membres de notre famille ne vacillaient-ils pas sur leurs pieds et ne risquaient-ils pas de passer, furieusement, de l’autre côté du miroir?

Je commençai à lire à mon adolescence quand, laissant le petit village de Saint-Jean-de-Dieu derrière nous, nous nous retrouvâmes, ma famille et moi, à Morial Mort. Je n’ai pas besoin d’expliquer pourquoi je lus d’abord la poésie québécoise avant de découvrir Léo-Paul Desrosiers, Félix Leclerc, Yves Thériault et Jacques Ferron. J’aurais bien aimé devenir poète, je m’y suis essayé, mais en vain : comme l’a si bien dit Miron le Magnifique, il n’y a pas de poème quand celui-ci n’est pas l’objet d’une seule idée, d’une seule métaphore. Je n’étais pas de ce côté-là des choses : les poèmes que j’écrivais, alors que j’avais quatorze ans, faisaient deux cents pages! Aucune idée poétique, aucune métaphore poétique ne peuvent avoir deux cents pages!
Mais dans un roman, tout cela est possible. Je l’ai compris en lisant Les Misérables et Les travailleurs de la mer de Victor Hugo. Je me souviens de ce que ma mère me disait quand je déballais les gros ouvrages du bonhomme Hugo sur la table de la cuisine : « Si tu lis toutes ces folleries-là, tu vas finir tes jours à Saint-Jean-de-Dieu! » Je répondais alors à ma mère : « Lequel, Mam? Le Saint-Jean-de-Dieu qui est un asile dans le bout de l’île du Grand Morial ou l’autre, ce petit village du Bas-du-Fleuve où tu es née? »

Quand je fus atteint par la poliomyélite à l’âge de dix-neuf ans, dans la partie gauche de mon corps, celle avec laquelle j’écrivais, mes parents auraient voulu que je voie cela comme un avertissement que le ciel m’envoyait. J’y vis plutôt le signe que je devais me consacrer totalement à l’écriture. On ne savait pas en ce temps qu’elles pouvaient être, à long terme, les conséquences de cette maladie, sauf qu’elle risquait de vous clouer à un fauteuil roulant, et dépouillé de toute énergie vitale, une fois le cap de la quarantaine dépassé.

J’ai donc vécu avec cette angoisse-là tout le temps de ma jeunesse, ce qui m’a imposé ce sentiment d’urgence qu’il me fallait tout dire, et le plus rapidement possible, avant que ne s’effondre mon énergie vitale. Et j’en avais beaucoup à crier, à écrire, à décrire, bien davantage que je ne le pensais moi-même. Par ailleurs, j’ai toujours cru que pour réussir dans quoi que ce soit, il faut d’abord naître sous une bonne étoile. Je suis venu au monde le jour même de la fin de la Seconde Guerre mondiale, quand Américains et Japonais ont mis bas les armes, ce 2 septembre 1945, à 7 h 43 précisément. J’imagine le soulagement que cela a dû être pour ma mère et pour mon père d’entendre à la radio une telle nouvelle tandis que je poussais mes premiers cris. Bien sûr, nous resterions pauvres, mais l’est-on vraiment et absolument quand la paix, si improbable, redevient réalité?

Mon enfance, je l’ai traversée comme on la traverse quand on est né sous une bonne étoile, au milieu d’une nombreuse famille pour laquelle le Québec était son pays depuis 1637. Cette famille-là me donna 276 cousines et cousins. C’était dans un monde tricoté serré, du genre de celui que porte la mémoire profonde des choses. Et les gens de ma famille avaient une mémoire phénoménale et j’ai eu ce grand privilège d’en hériter. Je n’avais pas besoin d’apprendre, puisque ça se savait déjà; je n’avais pas besoin de retenir, puisque ça se détenait déjà.

Je n’ai donc pas de mérite à avoir écrit autant : c’était simplement là, au cœur de la mémoire familiale, et ça ne demandait qu’à surgir. Il en est des écrivains comme des cours d’eau : il y a des ruisseaux, des rivières, des lacs, des fleuves et des océans. Pas plus que les cours d’eau ne choisissent la nature de ce qu’ils sont, les écrivains ne choisissent la nature de leur écriture : ça s’écrit ainsi parce que ça ne peut pas s’écrire autrement.

Jacques Ferron m’a appris que nous venons tous d’un bout de rang, d’une petite rue, d’un semblant de village, d’une ville qui est parfois même une métropole, d’une province et, quand tout cela se lie et se relie, d’un pays. Toujours parce que je suis né sous une bonne étoile, j’ai vécu là où tous les Québécois ont vécu, de l’arrière-pays abandonné à lui-même au cœur d’un Grand Morial en effervescence. J’ai aussi voyagé, dans la réalité de pays que je voulais connaître, dans l’imaginaire de pays que je n’étais pas en mesure de connaître. Les oblats missionnaires de ma famille m’ont initié à l’Afrique et à la Papouasie, les sœurs missionnaires de ma famille m’ont initié à l’Amérique du Sud, les tantes et les oncles aubergistes de ma famille m’ont initié à l’Irlande, à l’Écosse et à la Bretagne, les migrants de ma famille m’ont initié à l’Ouest canadien, à la Nouvelle-Angleterre, au Colorado et à la Louisiane.

Vous comprendrez que venant d’une telle famille, je n’ai jamais compris qu’on ait pu parler du temps de mes ancêtres, du temps de ma mère et de mon père, du temps de mon enfance et de celui de mon adolescence, comme étant ceux de l’enfermement, pour ne pas dire ceux de la Grande Noirceur. S’il n’y avait pas eu dans ma famille cette curiosité par-devers l’étranger, curiosité qu’on a su me transmettre, croyez-vous que j’aurais été autant fasciné par Victor Hugo, Jack Kérouac, Herman Melville, Léon Tolstoï, James Joyce et, maintenant, Friedrich Nietzsche? À l’origine de tout pays, le cannibalisme est une nécessité, comme l’enseigne ce dieu grec que fut Dionysos. En dévorant les autres, on se les approprie, on élargit le champ de sa conscience qui, seule, est en mesure d’apporter une plus grande beauté au monde dans lequel on vit.

Cette plus grande beauté-là, c’est par le langage qu’elle s’exprime dans toute sa puissance. Réjean Ducharme nous en a fait la démonstration exemplaire. Pour ma part, je n’ai jamais cessé de croire que la langue québécoise est d’une grande richesse, qu’elle a son propre génie, sa propre sonorité et sa propre musique, et qu’il est de la responsabilité de l’écrivain de la bellement faire chanter et danser. Je n’aurais contribué par mon écriture qu’à lui ajouter quelques notes manquantes que je n’aurais aucun regret à avoir écrit les cinquante mille pages qui sont venus de ma main gauche et de mon stylo feutre bleu depuis cinquante ans.

Quand je suis né en 1945, nous étions deux millions et demi de Québécois. Aujourd’hui, nous sommes presque trois fois plus nombreux. Quand je suis né en 1945, la population mondiale était d’un peu plus de deux milliards d’individus. Aujourd’hui, la race humaine est de sept milliards de femmes, d’hommes et d’enfants. Nous savons moins que jamais de quoi sera fait l’avenir et s’il y aura même un avenir. Si je ne cesse pas d’écrire, c’est que je ne crois pas à l’éternité de l’enfer, pas davantage pour le monde en général que pour le Québec en particulier. La vie a plus d’un tour dans son sac, sa volonté de puissance va bien au-delà de tout ce que, comme individu et comme écrivain, je pourrais bien imaginer. À l’âge de quatorze ans, j’ai dit oui à la vie, celle du monde en général et celle du Québec en particulier. Pour changer les choses, pour leur redonner leur beauté manquante, il faut d’abord savoir dire oui à cette vie dont les racines pleines de sève ne demandent qu’à devenir l’arbre sacré de ce très grand poète que fut Paul-Marie Lapointe – cet arbre sacré qui porte ces pommes d’or qu’au Québec, comme partout dans le monde, on appelle liberté, égalité et fraternité.

2 novembre 2011
 


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